Le despotisme démocratique
2019
Alexis de Tocqueville
Tocqueville n’est pas le premier « intellectuel » français à faire le voyage américain, quelques-uns avant lui avaient déjà tenté l’aventure, à commencer par Chateaubriand qui s’y exila après la Révolution, mais n’y trouva jamais, parmi les Natchez, que le reflet d’une solitude abyssale. Ici, la posture est autre. Dans les États-Unis d’alors, qui ne comptent encore qu’une vingtaine d’États, ceux de l’Est, à l’occasion d’une mission somme toute « technique », Tocqueville se livre à un ensemble d’observations et d’analyses de la société américaine et de son système politique. « En politique, dit-il, ce qu'il y a souvent de plus difficile à apprécier et à comprendre, c'est ce qui se passe sous nos yeux ». Pour mettre à jour les ressorts de la jeune démocratie américaine - qui est déjà bien davantage qu’une colonie anglaise fraîchement émancipée -, et en dégager les modalités structurantes, il faut se défaire des prismes hérités de la pensée politique classique. Ce qu’il repère de manière quasi « prophétique », et ce n’est pas la moindre originalité de la démarche, est moins la naissance d’un nouveau monde, rendu lointain par l’exotisme, que l’avenir de nos sociétés démocratiques, y compris celles de la « vieille Europe ».
Il note que c’est l’égalité et non la liberté qui constitue le caractère distinctif des démocraties et que la tendance à l’égalisation des conditions (à la fois formelle et réelle) comporte un risque pour la liberté. « Je vois une foule immense d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. » Les sociétés modernes sont portées vers une forme de « despotisme » inédit (bien que les « anciens mots de despotisme et de tyrannie ne conviennent point »), que Tocqueville s’emploie à définir, faute de concept disponible. L’égalité des conditions provoque l’atomisation du corps social, le repli sur eux-mêmes des individus, gagnés par la passion du bien-être et la multiplication des fortunes médiocres… Une tendance à la « moyennisation » de la société qui finit par engendrer le conformisme des mœurs et des opinions. S’installe alors une sorte de servitude douce, la tyrannie d’une majorité - nécessairement oppressive à l’égard de la minorité - qui s’en remet à l’État tout-puissant, à charge pour lui d’étendre l’égalité des conditions et de veiller à la vie paisible de chacun. « Au-dessus de ceux-là s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. »
Pour réussir à contrer la dérive non démocratique de la démocratie, pour que deviennent compatibles l’égalité et la liberté, Tocqueville suggère divers remèdes qui passent par la re-création de corps intermédiaires (abolit par la révolution), la défense de la liberté de la presse et l’indépen