
Au sortir de la Grande Guerre, au Royaume de Yougoslavie vient de naître, dans une petite ville serbe, un homme ingénieux et entreprenant fait bâtir l’hôtel Yougoslavie, merveille de luxe et de modernité jamais vue dans parages. L’hôtel possède, entre autres choses, une grande salle de bal avec un plafond en stuc représentant le étoilé. Après la faillite de l’hôtel, la salle devient un cinéma, appelé Uranie, comme la muse. L’histoire poursuit ses folies, la Deuxième Guerre mondiale déferle et se retire, le royaume disparaît, le communisme s’installe, l’Uranie est désormais nationalisé, puis autogéré. On y passe des films soviétiques et yougoslaves, puis, la rupture avec Staline consommée, occidentaux et surtout américains. Un vieil ouvreur y officie, se prend pour le portier du paradis. Il est abattu. Son paradis est constellé de chewing-gums et de graffitis. Et le plafond étoilé, avec le temps, s’écaille. On en arrive ainsi à un après-midi de mai 1980. Sous un tombe en poussière, une quarantaine de spectateurs assistent à une séance sera interrompue par une annonce sidérante : la mort du maréchal Tito. Cette fin brutale de séance marque la fin d’une époque et le premier pas vers la dislocation du pays. Bientôt, l’ancienne salle de bal de l’hôtel Yougoslavie cessera d’être un cinéma, ne servira plus qu’aux usages plus prosaïques. Le cinéma Uranie—microcosme loufoque, galerie de portraits constituée de tous spectateurs présents lors de la séance fatidique et de quelques autres personnages ayant joué un rôle important dans l’histoire de l’établissement—est bien entendu une métaphore de la société serbe, et, notamment—le plafond- pulvérulent est là pour le rappeler—du rapport que cette société entretient avec sa transcendance, ses projets, ses rêves. L’ironie, la drôlerie, la truculence, des pointes de férocité sous des saillies charmantes et ingénues, une profondeur et une gravité en demi teinte, mises en berne afin de ne pas claquer au vent, mais d’opérer en douceur, en douce, tels sont principaux ingrédients composent le breuvage, l’œuvre la plus pétillante de Petrovic,, pour le situer sans fausse modestie, forme avec David Albahari et Svetislav Basara la sainte trinité de la littérature serbe contemporaine.